Emile Allais est un grand champion de ski mais il est bien plus que ça - pionnier, créateur, inspirateur enfin visionnaire. Onthesnow était invité à célébrer avec lui son anniversaire; voici sa vie.

Emile Allais en quelques lignes :

  • 1er champion du monde et 1er médaillé olympique du ski français,
  • 1er moniteur de ski français et inventeur de la méthode de ski Français,
  • 1er pisteur secouriste et concepteur des techniques de damages,
  • Fondateur et développeur de nombreuses stations de ski en France et à travers le monde, dont : [R756R, Portillo] et [R755R, la Parva] au Chili, [R419R, Squaw Valley], [R440R, Sun Valley] et [R456R, Telluride], aux Etats Unis, Val Cartier au  Canada, [R1655R, Sierra Nevada] en Espagne...
  • Créateur, avec le tailleur mégevan Armand Allard, du fuseau,
  • Concepteur des premiers skis métalliques : les Allais 60,
  • Il s'est retrouvé à l'origine de tous les moments fondateurs du développement du ski.

Le 25 février, son centième anniversaire était l'occasion pour [R1085R, Megève] de présenter une rétrospective du ski saluant l'esprit d'invention du champion. Les 400 moniteurs de l'ESF ont tenu le premier rôle du spectacle qui se déroulait sur les pentes enneigées du chemin du Calvaire, situées en plein centre du village. La terrasse et la glace de la patinoire extérieure offraient un point de vue idéal au public qui est venu nombreux pour assister au show spectaculaire. Au programme de la soirée : Rétrospective du ski, discours, animations musicales, projection d'images et de films d'époque, le tout autour d'un vin chaud offert par les partenaires de l'évènement. La belle surprise de la soirée, les petits enfants descendaient la pente comme des futurs champions jusqu'à leur grand-père ému qui les attendaient sur le podium.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La star incontesté de l'évenement. Courtesy Martine Gillet

A la surprise quasi-générale la star incontestée de l'événement était le centenaire lui-même qui portait ses cent ans avec une grande insouciance. Cet homme extraordinaire a toujours son regard clair et ses épaules d'athlète. Il skiait jusqu'à l'année dernière et fait du vél d'appartement tous les jours. Il n'a rien perdu de sa clarté d'esprit, sa vision du monde du ski et de son panache discret. Il a commencé sa soirée par une conférence de presse avec télévision, radio et tout le cirque des média, heureusement délibérément restreint en nombre. Il répondait avec sa patience et courtoisie habituelle aux questions même les plus banales : -

Comment vous sentez-vous à cent ans ?  - ‘Mais très bien merci. Je suis même très content d'en arriver là...' 

Quel est le secret pour vivre jusqu'à cent ans ? - ‘Une vie naturel, pas d'ennuis, la santé c'est le principal'. Après un moment de réflexion il a ajouté avec insistance ‘pas de cigarettes, il faut éviter le tabac. Je suis convaincu que fumer raccourci la vie de dix ou quinze ans. J'avais deux frères plus jeunes que moi toujours avec des cigarettes... et ils sont morts'.

Qu'est ce qu'il faut faire pour être champion ? ‘Eh bien d'abord il faut être doué; et après pour devenir bon il faut pratiquer mais à chacun sa chance'.

A plusieurs reprises il insistait sur l'importance des changements qui ont eu lieu depuis qu'il a commencé de faire du ski juste après la première guerre. ‘Il n'y avait ni remontées méchaniques ni pistes damées comme aujourd'hui. ‘Maintenant les pistes sont de vrais tapis à coté de ce que nous avons connu.'

Après la conférence il a parlé avec Onthesnow de ses années aux Etats-Unis. ‘Oui j'ai de très bons souvenirs des Etats-Unis. Ce sont des gens très accueillants. Ils aiment les sportifs là-bas. Ils étaient très bien organisés. Nous avons pu créer de très belles stations. J'étais très bien là-bas. J'ai entraîné leur équipe de ski pour les Olympiques de 1952 à Oslo'.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Face au cirque médiatique. Courtesy Martine Gillet

Alors une réception l'attendait à la mairie qui débordait de ses admirateurs, en suite il se dirigea vers les célébrations sur les pistes avant de prendre l'apéritif avec sa famille, ses amis, le tout Megève et le monde du ski. Ce fut seulement quand toutes ces réjouissances furent terminées que l'ex champion consentit à rentrer chez lui.

Les gros titres de sa carrière et les échanges avec les journalistes ne font que frôler la surface de ses réussites exceptionnelles et le caractère hors norme de tout ce qu'il a fait pour le ski. Il n'y a pas un secteur de l'industrie du ski qu'il n'a pas influencé ou changé radicalement à un moment ou un autre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avec sa femme, ses filles et ses petits enfants. Courtesy Martine Gillet

Né à Megève, fils de boulanger, il a passé une jeunesse heureuse rendu difficile par la mort de son père pendant la première guerre mondiale. Pendant que ses copains dormaient ou jouaient dehors, il était au pétrin. Par contre il a eu beaucoup de chance. D'abord il avait un physique d'athlète exceptionnel. Il excellait dans beaucoup de sports et il a été même sollicité par le cyclisme professionnel. Heureusement pour le ski français il n'a jamais voulu quitter ses montagnes natales. Deuxième chance, son oncle Hilaire Morand est revenu de Russie à la fin de la première guerre  mondiale avec une paire de skis et il était un des rares habitants de Megève qui savait s'en servir. Troisième coup de chance, l'arrivée de la Baronne Noémie de Rotschild fanatique du nouveau sport de ski, déterminée de faire de Megève une station à rivaliser avec St Moritz. Quand la baronne faisait venir des vacanciers huppés à Megève, l'Oncle Hilaire les accompagnait en montagne et le jeune Emile suivait le mouvement. Il a vite appris à skier surtout aidé par un moniteur Autrichien Otto Lantschner.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La retraite aux flambeaux sur les pistes du Chemin du calvaire. Courtesy Martine Gillet

Une fois son service militaire terminé il fut sélectionné pour l'équipe de France de ski alpin. En 1936 il a été le premier français à gagner une médaille olympique, une  de bronze peu apprécié dans sa Megève natale - il fallait gagner non? En 1937 il est triple champion du monde en descente, slalom et combiné.  En 1938 il était Champion du monde en combiné malgré des problèmes de santé. Déjà la différence entre Emile Allais et la plupart des autres champions était évidente. Il avait inventé son propre style de ski différent des autrichiens qui dominaient tout et il était le premier à porter un vêtement relativement  aérodynamique le fuseau dessiné par lui-même. En même temps il a organisé les débuts de l'Ecole de ski française dont il porte, en tant que moniteur, le numéro un. Fort de sa réputation de champion du monde il écrivit un livre, Ski Français sur son nouveau style - effectivement le ski parallèle. Il est devenu l'organisateur de la nouvelle Ecole de ski française. En même temps il fut pour la première fois sollicité à donner des conseils sur la construction de la nouvelle station à Méribel. Si sa première carrière était celle de champion, sa deuxième était de pédagogue.

Une cheville cassée et la deuxième guerre mondiale ont mis fin à sa carrière de sportif de haut niveau. Il continua sa croisade pour imposer son style de ski dans toute la France pendant la guerre en dehors des périodes de services militaires de 1939-40 et 1944-45. En '40 temporairement sans emploi il fut embauché pour finir la construction du téléphérique de l'Aiguille du Midi en tant que tireur de câble. Il passa tout un été dans l'usine de ski de Tangwall à Paris pour apprendre les techniques de fabrication. A la fin de la guerre, il était directeur technique du ski français mais comme beaucoup d'autres champions de l'époque il avait très peu d'argent. Il était respecté mais pas rémunéré.

Sans diplôme dans une France où les diplômes étaient de rigueur pour avancer, il reçoit une invitation plutôt exotique d'aller organiser le ski à Portillo du Chili et entrainer l'équipe de ski Chilien en échange de tous ses frais, mais sans rémunération. Après avoir consulté un atlas il accepta. ‘Partir comme ça en Amérique, c'était un rêve' il a dit plus tard. Du Chili il est passé au Canada et de fil en aiguille aux Etats-Unis. Dans les trois pays il a entraîné l'équipe Olympique. Chaque été il retourna au Chili. Aux Etats-Unis il commença sa carrière de constructeur de station à Squaw Valley, où il a inventé la dameuse mécanique qu'on voit en action dans toutes les stations aujourd'hui.  Il est remarquable qu'en dix ans Squaw Valley était prête à recevoir les JO d'hiver de 1960. Entre autre aux Etats-Unis il a inventé et popularisé l'anorak de ski matelassé. En effet c'est en Amérique qu'il a entamé sa troisième carrière, créateur de station et qu'il a complété sa connaissance sur tout ce qui concernait les sports d'hiver. C'est là qu'il a développé sa philosophie envers le public. Tout doit être fait pour que tous les skieurs de tous les niveaux passent de bonnes vacances de neige.

C'est avec cette idée phare en tête qu'en 1954 il a finalement accepté le poste de directeur à Courchevel avec pour consigne d'en faire une station modèle internationale. Une fois installé, il a lutté pour introduire les normes trouvés et développés outre Atlantique et surtout de ne rien négliger pour l'amélioration et l'entretien des pistes. Il est difficile de croire aujourd'hui qu'en 1957 les pistes à Courchevel n'étaient pas damées. Il a dit beaucoup plus tard que de tout ce qu'il avait fait sur l'aménagement des stations, c'était celle de Courchevel dont il était le plus fier. Il continua à travailler à La Plaigne, Vars, Le Ménuires et Flaine. En même temps il donnait des conseils à beaucoup d'autres stations.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les moniteurs de Megève honorent sa carrière. Courtesy Martine Gillet

Ses skis Allais 60 métalliques firent sensation quand aux JO d'hiver de 1960 Jean Vuarnet les a porté en gagnant la médaille d'or en descente à Squaw Valley.  Quelle prestige cette victoire pour le fabriquant Rossignol conseillé par Emile. Finalement il a tranquillement terminé sa carrière avec son magasin de vêtements de skis. Il n'a jamais cessé de réfléchir sur l'avenir du sport qu'il a tellement marqué. A l'âge de 95 ans il pensait qu'on devrait faire comme les joueurs de golf et avoir une sélection de paires de skis pour les différents usages ; les parkings doivent être améliorés ainsi que les stades pour les enfants. On débloque les remonte pentes alors il faut élargir les pistes pour éviter les collisions ; il faut installer des bancs pour les gens qui veulent regarder les skieurs. L'homme est resté intarissable quant à son obsession,  le bien-être du grand public qui vient faire du ski.

Megève a bien fêté une occasion mémorable pour ce grand homme. Onthesnow était honoré d'être présent.

Pour en savoir plus sur cette vie remarquable, sa fille Karen Allais-Pallandre a écrit un très beau livre avec Gilles Chappaz  ‘Allais : la légende d'Emile' éditions Ka2.