A 12h49mn24s précises, un Kilian Jornet remarquablement frais est arrivé à grandes foulées à Conca, un hameau endormi baigné de soleil au sud-est de la Corse qui marque la fin du GR20, sous l'ovation pleine d'admiration et de respect qui sied à un homme ayant non seulement couvert les 190 km non-stop, en pulvérisant le record existant de presque 4 heures, mais ayant également réussi cet exploit avec le panache et le savoir-vivre qui le caractérisent.

Presque 33 heures plus tôt, il était parti de Calenzana à exactement 03h55, comme l'atteste le tampon sur son carnet, et avait immédiatement commencé à mettre en application son approche personnelle du rythme et à donner une toute nouvelle signification à l'expression “Lentement mais…” Poussé par le désir de couvrir une partie aussi importante que possible de la première moitié du GR20 avant la tombée de la nuit, Kilian a parcouru à toute allure le terrain escarpé et avait déjà 2 heures d'avance sur son propre pronostic de 35 heures quand il est arrivé au refuge de Tighettu vers 09h45. Il a maintenu ce rythme tout au long de la journée en compensant son ralentissement progressif dans les montées par des pointes de vitesse fulgurantes sur les tronçons plats et en pente. Au moment où il est arrivé à Vizzavona, généralement considérée comme le milieu du parcours, l'écart était de 4 heures et il ne faisait pas encore noir ! “J'ai essayé de me débarrasser de la partie escarpée et technique et de me constituer une réserve de temps afin de pouvoir ralentir durant la nuit.” La devise de Kilian, c'est la sécurité d'abord.

Alors que la lumière du jour déclinait et que Kilian commençait à songer à une partie d'environ 70 km potentiellement dangereuse la nuit, l'effort supplémentaire fourni pour s'assurer une “marge d'erreur” lui a été d'une aide considérable, de même que le soutien d'autres coureurs. En effet, un certain nombre de coureurs sur sentier locaux, notamment Jean Louis Canqui, lui avaient déjà apporté une aide précieuse en jouant le rôle de compagnons de course de Kilian sur de courts tronçons. Son ambition de battre le record a donné à différents membres de son entourage l'occasion de faire bloc derrière lui et de l'aider à affronter l'obscurité. Son compatriote catalan Juan Sola a couru avec lui sur environ 40 km durant la nuit et a été relayé plus tard par son partenaire Belen et ensuite par Benjamin Gaimard avant de prendre la relève sur le parcours accidenté et étouffant du col de Bavella. Durant la nuit, Kilian a “perdu” une heure en jouant la prudence et suite à un problème d'estomac mais il a appris des choses précieuses sur la nature humaine et le dévouement de ceux qui ont contribué à son succès. “Je n'y serais pas parvenu sans l'aide et les encouragements que j'ai reçus de toutes les personnes que j'ai rencontrées sur mon chemin, notamment les coureurs locaux qui sont non seulement venus en force pour m'encourager mais qui sont allés jusqu'à m'accompagner sur certains tronçons du parcours,” a reconnu Kilian, reconnaissant. 

A seulement 3 heures de l'arrivée à Conca, seule l'excitation est montée plus vite que le mercure. Le record était dans la poche mais si le manque de sommeil n'affectait pas Kilian, ce n'était pas le cas de ses plaies qui se développaient rapidement, comme l'attestaient l'air un peu égaré de Kilian et la difficulté avec laquelle il a changé ses chaussettes avant de quitter la chaleur accablante de Bavella. En dépit des grandes difficultés auxquelles se heurte quiconque essaie de réaliser un exploit extraordinaire et bien que Kilian décrive parfois son état comme « proche de l'effondrement », son sourire éclatant et ses manières affables ont été omniprésents tout au long du parcours. “Il a toujours pris le temps de saluer toutes les personnes qu'il rencontrait et parfois allait même jusqu'à prendre le temps de se faire photographier avec les fans qui le “guettaient” le long du sentier,” a remarqué un fervent admirateur. Ce sourire illuminait de nouveau son visage quand il a présenté son carnet pour obtenir la signature et le tampon final de la Fédération Française de Montagne et Escalade et la confirmation que, lors de sa première tentative sur le GR20, il a établi un nouveau record.
Les records peuvent tomber, c'est leur destin, mais par son exploit extraordinaire, Kilian a écrit une nouvelle page dans l'histoire illustre du GR20 en s'affirmant comme un phénomène dans le milieu de la course sur sentier.


GR20 en bref
Création : 1972 / Lieu : Corse
Départ : Calenzana / Arrivée : Conca
Longueur : 190 km / Dénivelé positif : 12 500 m
Point le plus haut : 2 225 m / Point le plus bas : 1 055 m
Temps moyen : 15 jours
Précédent record non-stop : 36h53m04s / Précédent détenteur du record : Pierre Santucci
Risques : Brouillard, vents forts / Aspect : dur-escarpé-rocailleux

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