1925. On était loin alors des 1400km équipés aujourd’hui pour le ski du Praz à Orelle. Pourtant, Arnold Lunn, Britannique inventeur du slalom, en prospection dans les Alpes, a une véritable révélation : « Il existe en Savoie, un site exceptionnel, constitué par trois vallées sensiblement parallèles : Saint-Bon, Les Allues et Belleville qui se prêtent à l’installation d’importantes stations » ! Mais ce n’est qu’après-guerre que l’ingénieur des Ponts et Chaussées Maurice Michaud et les architectes Laurent Chappis et Denys Pradelle approfondissent le rapport mené sur les 3 Vallées sous le gouvernement de Vichy en 1942-43.

Courchevel : le plongeon dans l'inconnu

1945. C’est cette année que débutera réellement l’aventure des 3 Vallées. Courchevel 1850 démarre très rapidement avec un hôtel départemental, « l’hôtel des Trois Vallées », et deux remontées aux pylônes en bois.
1947. On compte à Courchevel deux hôtels et trois moniteurs (contre plus de 450 aujourd’hui pour 143 remontées mécaniques) ! « Ce fut un plongeon dans l’inconnu ! Mis à part quelques champions qui skiaient à l’étranger (Jean Blanc, Jean Pachod…), nul n’avait la connaissance des stations » souligne Noël Pachod. « Chappis avait un projet de construire une station de 600 lits et une vingtaine de stationnement pour des cars ! Aujourd’hui, Courchevel a 32 000 lits. Le génie des pionniers a fait le reste, avec des liaisons jamais imaginées nulle part ailleurs. La génération des téléportés restait à imaginer. »
Camille Curtet, moniteur  à Courchevel 1550 de 1945 (sans remontées mécaniques !) à aujourd’hui, se rappelle : « nous avions la chance d’avoir un ami, Jean Pachod, le premier moniteur de la région, qui nous a pilotés. C’était un plaisir de faire du ski et de gagner notre petite journée. La richesse pour nous, c’était de rencontrer ces gens de la ville qui venaient à la montagne pour la première fois, et qui skiaient pour la première fois ». Montagne qui accoucha de la première liaison Courchevel-Méribel en 1952, avec le premier téléphérique de la Saulire d’un côté, et le télébenne de Burgin ouvert au vent, de l’autre. Entre-temps, à compter de 1954, le directeur de la station Emile Allais a importé le savoir-faire de ses expériences américaine et chilienne : secours, sécurisation des pistes et surtout le damage. « Il a su nous faire prendre conscience qu’il fallait aussi des pistes pour que leurs clients redescendent : le premier engin de damage a été le rouleau, tracté par les pisteurs-secouristes. Les premières chenillettes apparaîtront en 1961, avec Jeannot Cattelin, qui deviendra directeur des pistes de 1954 à 1984 (jusqu’en 77 avec Emile Allais). Pour s’adapter aux désirs de la clientèle, il a fallu inventer des solutions et des outils techniques. Jusqu’à se substituer à la nature pour fabriquer la neige ».

Meribel : coeur des 3 vallées

René Gacon, 87 ans, se souvient : « le ski n’a commencé que dans les années 30. On faisait faire des skis par le menuisier, mais on n’avait aucune idée de ce qui allait se passer. Alors qu’on ne pouvait pas vivre décemment, le ski nous a amené du bien-être : routes, eau courante, téléphone… » Et des touristes, mais bien plus tard, car le premier hôtel aux Allues…fera faillite au milieu des années 30. Si la première remontée mécanique voit le jour en 1938 avec le « télé traîneau », il faudra attendre 1947 pour voir le premier téléski qui part alors de la Chaudanne jusqu’au sommet de Burgin. Eugène Blanche, maire des Allues de 1969 à 1983 aura vécu la transformation de sa vallée : « après guerre, la Major Lindsay et l’architecte André Durupt ont repris l’idée, avec comme bâtisseurs les gens de la vallée. C’est pour ça que l’architecte (chalets de bois et pierre) s’accorde avec celle de la vallée. Grâce à un cahier des charges draconien, obligeant l’usage de matériaux traditionnels en façade, il n’y a pas eu beaucoup d’erreurs architecturales. » Revenu à l’âge de 19 ans, après avoir travaillé deux ans à Paris, René Gacon est un des nombreux exemples de ceux qui ont pu vivre et travailler au pays. « Jusqu’aux années 60, il n’y avait personne, ça « bricolait » le samedi et le dimanche. Les remontées mécaniques et quelques hôtels ont tout transformé ». Tout comme Mottaret, qu’il assimile à l’émancipation des 3 Vallées. « Il fallait des liaisons quand même, parce que sans, Méribel n’aurait pas connu ce changement-là. Aujourd’hui, la vallée des Allues, je ne la reconnais pas, heureusement que les constructions ont été calquées sur celles des villages. »

Les Bellevilles : une vallée, trois stations
Parallèlement, les Belleville ont vécu la même histoire. Pierre Jay, premier directeur de l’école de ski des Menuires (de 1964 à 1992) se remémore : « en 1958 à Saint-Martin, nous faisions du ski au-dessus du chef-lieu, en montant à pied, les skis sur l’épaule. On faisait des concours, avec départ au clairon. Ah, on était loin du chrono ! ». Sitôt son diplôme de moniteur passé à Courchevel, Pierre Jay arrive aux Menuires pour y créer l’école de ski. Par la faute de contestations à la fois politiques et sur la stabilité du terrain, l’expansion des Menuires a tardé, ayant raison du projet de Laurent Chappis, pour laisser la place à un concours d’architecture en 1964. Entre 1967 et 69, les télécabines de la Masse et du Mont de la Chambre venaient renforcer les trois téléskis originaux (Menuires, Reberty, Montaulever). « Le top à l’époque ! Ce furent les vrais débuts, avec en parallèle les constructions immobilières de Neige et Ciel, de la Croisette…Puis on a commencé à « buller » les pistes et dans les années 70, les touristes sont arrivés. Une année, il a fallu embaucher 25 moniteurs. Là, j’ai commencé à y croire, avec l’arrivée de Léo Lacroix, qui sortait des JO de Grenoble, et la création de Val Thorens, où on parlait alors de 50 000 lits. Jamais je n’aurais pensé que ça atteindrait une telle ampleur. Pourtant, le « Sarcelles des Neiges » comme on le surnommait, n’était pas bien perçu. L’esthétique des stations intégrées , on en pense ce qu’on en veut, mais je ne dénigre pas du tout, ça m’a permis de vivre », souligne Pierre Jay. Et la création des différents quartiers (Reberty 1850 en 1976, Les Fontanettes en 1981, Les Bruyères en 1985) a permis d’y remédier. Georges Cumin, qui fut aussi maire de 1977 à 2001, raconte : « On a essayé d’améliorer les orientations des architectes parisiens des années 70 : 300 000 arbres plantés, des bosquets mis à 2300m d’altitude, des plaquages en bois sur les façades, et un clocher de 80m de haut ».

Au bout de la route, au fond de la vallée des Belleville, à 2300m d’altitude, l’aventure de Val Thorens a débuté en 1968, lorsque Georges Cumin est allé chercher le promoteur privé qui avait fait Tignes, Pierre Schnebellen. « En obtenant la concession d’aménagement des Menuires et Val Thorens, il m’a dit « je m’occupe de tout et je vais lancer Val Thorens ». Son projet, mirobolant et époustouflant a suscité des controverses Au bout de deux ans, il s’est retiré ». Pierre Josserand, actuel Pdg des remontées mécaniques, se remémore la suite. « A Noël 1972, les premières livraisons immobilières (le Roc de Péclet, l’hôtel du Val Chavière…) accompagnaient de nombreuses remontées mécaniques. Mais on a « galéré » jusqu’en 1979, parce qu’il n’y avait pas assez de lits construits. Lorsqu’on a vu qu’on tenait le bon bout, nous avons programmé la construction du téléphérique de Caron, en 1980, le plus gros du monde à l’époque. Avec Denis Crécel, nous avons imaginé le système Funitel, mais nous n’avons pas trouvé de constructeurs. Nous l’avons réalisé en passant des marchés avec des entreprises différentes. C’était risqué, mais cela correspondait à nos objectifs : tourner même quand il y a du vent. Aujourd’hui, la technologie est exportée en Autriche, en Suisse, aux Etats-Unis, au Japon, et a désormais un avenir urbain. L’atout des 3 Vallées, ce sont des liaisons multiples : hautes, fiables, skis aux pieds ».

Le domaine skiable tisse sa toile
Octobre 1986. L’expansion des 3 Vallées s’est retrouvée « dopée » par la désignation d’Albertville et de la Tarentaise comme site des 16ème Jeux Olympiques d’hiver. Bien avant que certaines de ces stations n’accueillent des épreuves olympiques, c’est tout l’environnement du plus grand domaine skiable du monde qui a changé. Steeve Delaup, le sauteur à ski de Courchevel (6ème de ces JO, meilleur résultat d’un sauteur français), se souvient : « il y a eu de gros changements de 1986 à 1992. Le fait le plus marquant, ce fut la 2x2 voies dans la vallée qui apportait une certaine facilité d’accès dans les stations. C’en était fini des 6 à 7 heures de route pour faire Chambéry-Courchevel ».
1992, profitant de la vague olympique, les 3 Vallées voient leur domaine pousser jusqu’à la station de Brides-les-Bains (création de la télécabine de l’Olympe, relié à Méribel) et la Tania. « L’objectif assigné par la commune de La Perrière-La Tania et son maire Camille Chedal était de créer une nouvelle station à dominante d’accueil », résume son aménageur, Jacques Pancera. « Sa conception architecturale en fer à cheval tourné vers le sommet du Bouc Blanc a permis de différencier la circulation automobile du cheminement piéton interne à la station ». Après avoir mis un pied en Maurienne en 1987 (réalisation du télésiège de la Moraine), les 3 Vallées ont tissé leur toile dans la vallée voisine, jusqu’à Orelle, avec la réalisation d’une télécabine, d’un télésiège jusqu’à Plan Bouchet (point culminant des 3 Vallées à 3230m) et la création d’une nouvelle société de remontées mécaniques.

Finalement les précurseurs qui ont découvert les 3 Vallées il y a près de 60 ans, malgré leur talents de visionnaires, n’auraient pu imaginer qu’à l’aube du 21ème siècle, via internet, il serait possible de réserver séjours et forfaits et visualiser en 3D le fruit de leur imagination, depuis chez soi, à l’autre bout de la France, de l’Europe, du monde…

A lire aussi :
La traversée des 3 Vallées, tentez l'expérience !
Les 3 Vallées : Snow Business
Les 3 Vallées : les pistes aux étoiles
Les Nouveautés 2008/2009 des 3 Vallées